Chronique #6 - Vendredi 26 août

Envoyer Imprimer PDF

RETOUR SUR TERRE ET TEMPS DES LEGENDES

Retour sur terre ? Quelle expression pour un cycliste qui vient de rouler 1228 km sur des routes plus ou moins faciles – mais toutes bien terrestres ! C'est que, pendant 44 heures pour les plus rapides, plusieurs jours pour l'immense cortège des randonneurs, ce cycliste-là a d'abord vécu un grand rêve, entrecoupé parfois de cauchemars, hors de l'actualité « chaotidienne » du monde et que, maintenant arrivé à Guyancourt (Saint-Quentin-en-Yvelines, substitut de Paris) il retrouve le terrible ordinaire qui est l'ordinaire des ordinaires humains… Alors avec le poète Jules Laforgue il va peut-être s'exclamer : «Ah, que la vie est quotidienne ! »
Qui n'a vécu ce sentiment après un beau voyage, une grande lecture, un inoubliable moment de bonheur familial, amoureux, professionnel, collectif ? Bref, un voyage intérieur : comme si Paris Brest Paris c'était aussi une randonnée de Soi à Soi-même dans la rencontre toujours surprenante de l'Autre. Si le circuit est le même pour tous, le parcours lui ne l'est pas – et chacun en revient changé. Les vieux routiers du Paris Brest Paris disent même que chaque Randonnée diffère des autres. Quelle est unique. Bien sûr, la météo y est pour beaucoup : on ne roule pas à 32 km/h avec un vent de face, on a moins envie de sourire quand la pluie ravage vos vêtements au point de vous faire claquer des dents pendant des kilomètres. Mais l'ambiance générale est tout autant déterminante, tout comme l'accueil dans les points de contrôle. Un randonneur sur cyclo allongé, après m'avoir expliqué les avantages et les inconvénients de sa monture, me confie que le plus étonnant a été pour lui la différence de prix des assiettes de nourriture d'un lieu à l'autre : quatre euros ici pour des pâtes avec un peu de viande, et huit euros là-bas où la ville a confié la chose à un traiteur… Comme je m'étonne qu'il n'ait bénéficié d'aucune assistance, contrairement à beaucoup d'autres, il répond fièrement que c'est ça, aussi, l'esprit de randonnée.

Pendant ce temps continuent d'arriver des randonneurs et les randonneuses dont certains sont si fatigués qu'ils manquent de rater la porte d'entrée vers le contrôle au gymnase des Droits de l'Homme. La police municipale de Guyancourt vient à l'aide des bénévoles qui assurent la sécurité. Je n'ai guère vu tout au long du parcours, sauf une fois deux motards à un giratoire, je n'ai guère vu le moindre gendarme y compris lors de la traversée de la nationale 12,au Ribay, extrêmement dangereuse. Pourtant il y a là une gendarmerie dont les locataires sont connus dans le quartier pour être de grands zélés de la lunette…. J'apprends, à mon retour, qu'un Taïwanais s'y est fait gravement renverser par un poids-lourd…
Mais si les randonneurs sont dans l'ensemble prudents et vigilants, la fatigue, la terrible fatigue leur fait commettre parfois des écarts dangereux. Ah, la fatigue ! À Guyancourt je surprends une belle jeune femme russe sur un talus herbu dans une posture dont on ne sait si elle relève de la méditation ou de l'épuisement. Sans doute les deux si j'en juge au sourire quelle m'adresse quand je la photographie – comme si l'objectif de mon appareil la sortait de son rêve halluciné.

Car voici venu (ou revenu) le Temps des Légendes. Tandis que les derniers arrivants n'en finissent pas de donner leurs derniers coups de pédales, commencent à circuler des rumeurs secrètes dont les randonneurs, les randonneuses sont les héros heureux ou malheureux. Au restaurant Courtepaille, archibondé, c'est un plaisir de voir les cyclistes et leurs accompagnateurs déjeuner d'un bon coup de fourchette : ah, le plaisir des frites et du verre de vin ! Un randonneur vieux de la vieille, comme j'interrogeais ses deux accompagnatrices, me dit fièrement et humblement à la fois : « Je leur ai dit de rester à Carhaix ; moi je ferai l'aller-retour à Brest tout seul : il faut bien qu'elle se repose elles aussi ! »
Donc le temps des légendes et des Légendaires. Le plus vieux. La plus âgée. Le plus jeune. Le plus ancien participant. Le club le plus nombreux. Le club qui a présenté le plus grand nombre de participants depuis le précédent Paris Brest Paris : cette année c'est Taïwan, passé de 2 à 63 ! La championne de France qui offre généreusement des coupes prises parmi les siennes. Le rappel des Paris Brest Paris passés. Les anecdotes se font légendes. Ainsi de ce couple invisible dont le mari a dû être hospitalisée après seulement 160 km, qui a dormi 24 heures d'affilée et qui, au réveil, propose à son épouse de reprendre la route : l'extraordinaire, c'est qu'ils arriveront tous les deux dans les temps !
Baudelaire a écrit ce vers célèbre : « J'ai plus de souvenirs que si j'avais 1000 ans ». Eh bien, plus d'un randonneur, plus d’un organisateur, plus d'un bénévole pourraient en dire autant après ce Paris Brest Paris, fol exploit accompli par des fous – qui sont des sages…

Roland Nadaus, cyclo-poète


Logo de Saint-Quentin-en-Yvelines       Logo Ville de Montigny-le-Bretonneux         Logo Ile de loisirs Saint-Quentin-en-Yvelines          Logo Espace St Quentin Centre commercial         Logo Vélodrome national Saint-Quentin-en-Yvelines        Logo FFCT       Logo Audax Club Parisien - Randonneur