Chronique #5 - Jeudi 25 août

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LA RANDONNEE DES CONTRASTES

Loudéac, sur la route du retour, midi : les bénévoles, fatigués, finissent de ranger le site. Mais ils fêtent le Paris-Brest-Paris et leur travail collectif en prenant l’apéritif, tandis qu’un barbecue s’organise dans la joie. Le responsable me montre le terrain, où il n’y a plus un randonneur : « Regardez comme ils nous l’ont laissé, une propreté formidable ! Ce n’était pas la même chose la dernière fois… »

Appuyé contre un muret, un vélomobile  jaune, caréné comme une Formule 1, témoigne d’un abandon. Mais lequel des deux randonneurs encore présents est celui qui a dû ainsi abandonner ? Est-ce cet homme couché sur un coin de pelouse et qui remue à peine dans son sommeil d’épuisé ? Ou bien cet autre, tout en noir, pétrifié sur sa chaise de l’autre côté, et qui pleure silencieusement ? Par respect pour leur solitude et leur chagrin, nous ne leur demanderons pas. Oui, quelle solitude ! Et qui va s’occuper d’eux et de la suite de leur voyage si brutalement interrompu ? Comment imaginer que, à l’aller, il y a eu ici plus de mille personnes à la fois ?  Le cœur se sert à regarder l’un dormir comme une pierre tombale et l’autre se murer dans ses larmes lentes et amères. 4800 participants ont pourtant pointé ici, puis ont repris la route.Du coup, nous fonçons vers Villaines-la-Juhel, espérant y arriver pour applaudir quelques randonneurs avant que le point de contrôle ne soit lui aussi fermé. Pour gagner du temps, nous n’emprunterons pas le chemin du PBP. Pourtant, à chaque fois que nous dépassons un cycliste, un cri jailli : « c’est un de chez nous ! » De chez nous : c’est dire si la Randonnée est devenue nôtre, nous les suiveurs-voyeurs  - la Randonnée avec un grand R. Mais jamais nous ne rencontrons « un de chez nous » et Hervé Borrel, en plaisanterie, les déclare tous « faussaires » - puisqu’ils ne portent pas la plaque officielle. Ah si, une fois et sur une route à grande circulation, nous dépassons un papy qui s’est arrêté sur un semblant de parking, son vélo contre un arbre : il mange une banane et semble perdu dans ses pensées. Seulement dans ses pensées ?

Et soudain, un carrefour au nord de Mayenne : « Les voilà ! Les voilà ! »  Car déboulent en file presque indienne des dizaines de randonneurs bien de « chez nous ». Nous les saluons, les applaudissons, les accompagnons un instant.  Beaucoup, en réponse, malgré la crispation de leur visage, nous répondent d’un mot, d’un geste de la main, d’un merci du bras. Sur le bord de la route, plus on avance plus il y a de spectateurs armés de caméras – mais surtout d’enthousiasme fraternel. Quel contraste : même le soleil s’est mis de la partie, sans se faire casse-mollet.
Et à Villaines-la-Juhel, c’est le délire : Ils sont des centaines à fêter la Randonnée.  Le speaker donne le numéro et le nom du randonneur – et même parfois sa nationalité – ce qui déclenche un concert de joie et de soutien à vous regonfler le moral.
Une camionnette attend les Américains : devant elle, des dizaines de sacs classés selon l’hôtel où les participants sont descendus à Paris.
A côté, un stand vend des produits vitaminés et répare les vélos (ce n’est pas gratuit). Un Anglais explique, montrant son dérailleur, que « ça descend toujours. » L’anglais, me dit la vendeuse d’Ovomaltine, c’ est la langue universelle…  avec les gestes, les mains, et le sourire…  Compassion ou business,  allez savoir : sans doute les deux, c’est l’homme.  
Une Bulgare au visage ravagé de fatigue, sur le parking se fait envelopper d’une longue serviette afin de se changer à l’abri des regards indiscrets. Près du porche en plastique gonflé du Conseil Général de la Mayenne, porte à la Disneyland, juste à l’endroit où une grosse  borne fictive indique la distance parcourue et ce qu’il reste à parcourir, un groupe –qui ressemble à une équipe- s’auto-photographie : les visages rayonnent, les sourires servent de flashes. Nicole et Françoise me disent : « On ne s’est pas quittés ; quand l’un mollit, tout le groupe mollit. On arrivera tous ensemble ! »
Au centre de soins, que de monde ! Le docteur Michel Fressier, bénévole, m’explique  joyeusement le travail qu’il accomplit avec ses collaborateurs d’un temps. : l’essentiel de la traumatologie se rapporte aux tendinites et…à l’estomac, encore lui. Mais perce un regret, presque une colère dans sa voix : le club ne reçoit aucun financement pour payer les comprimés, les pommades, les emplâtres…
Au contrôle, j’apprends que le tandem 6038/6039, rencontré la veille, est déjà reparti il y a quelques heures. J’ai hâte de féliciter ce couple  sympathique et si rapide  -Mais j’ai appris que les premiers sont déjà arrivés à St-Quentin-en-Yvelines mardi midi ! La randonnée n’est pas une course, mais quel exploit !
Et, comme toute belle aventure humaine, elle est l’occasion de rencontres inoubliables. Je sens que, pour tous, ça va être difficile de retrouver l’ordinaire des jours…

Roland Nadaus, cyclo-poète


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