Chronique #4 - Mercredi 24 août

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LA MORT,LE BROUILLARD,L’ABANDON

 La roue tourne la roue tourne
et pédalent les pédaleurs
– pour être à l'heure, l'ultime–

Car l'heure de leur temps
c'est l'infini
– ils dorment dans le rêve des autres–

 La vie grappille leur horloge
dont ils savourent les raisins
– chaque minute est grain. D'éternité–

Chaque coup de pédale
fait un peu tourner le monde
– sans leur effort aucune résurrection possible…–

Décidément chaque étape apporte son lot d’événements, sa couleur, sa tonalité. Le Paris-Brest-Paris a été endeuillé par la mort d’un randonneur américain de 58 ans, renversé par un camion. Consternation et tristesse. Mais les autres randonneurs ne l’apprennent que tardivement et peu à peu. Ce n’est pas la cas des organisateurs, des suiveurs et des accompagnateurs. Pour ceux-ci, l’inquiétude grandit quand ils pensent à leurs proches engagés dans cette magnifique et terrible randonnée.

A Carhaix, l’avenue qui conduit au point de contrôle est une étrange avenue de décor fellinien dont les trottoirs sont, de chaque côté et sur une longue distance, encombrés d’une double et immobile caravane blanche formée par des centaines de camping-cars d’où émergent, çà et là, une auto colorée, voire une vieille camionnette. Sur certains véhicules flottent un drapeau. Les rues environnantes sont, elles aussi, saturées de véhicules –tandis que le flot aller et le flot retour des cyclistes ne cesse de se croiser : car il y a déjà des randonneurs qui reviennent de Brest et s’en retournent vers St-Quentin-en-Yvelines ! Une table de camping et quelques pliants, çà et là, parfois abrités sous un auvent, servent de « restaurant » et de « salle de massage » au randonneur et à son ou ses accompagnateurs. D’ailleurs, c’est souvent UNE accompagnatrice…

A Brest, l’une d’elles, le visage gonflé de fatigue et les yeux rougis, m’avoue qu’elle n’a guère plus dormi que son cycliste de mari, c’est-à-dire à peine trois heures depuis le départ de dimanche (on est mardi en fin d’après-midi).Son mari ajoute : « D’ailleurs elle vient de prendre des vitamines…car je repars tout de suite ! » Et les voilà qui se dirigent, lui vers son vélo, elle vers son camping-car, après s’être donné rendez-vous deux contrôles plus loin : »Et puis ne m’attends pas à Loudéac, je fonce direct plus loin !

Dans le restaurant bondé où nous déjeunons rapidement, une tablée se lève soudain. Une femme, le portable encore à l’oreille, crie : » Il arrive, faut y aller, faut y aller ! On va lui préparer une douche et un massage ! » Ils sont déjà dehors qu’elle crie encore -de bonheur et de stress. Mais une Anglaise, à Brest, les larmes encore aux yeux et le visage gonflé, le portable à la main, fait les cent pas, nerveuse : son mari n’est pas encore arrivé alors qu’il devrait être là depuis longtemps… Et comme la côte est dure et la circulation brestoise dangereuse pour atteindre enfin le nirvana du point de contrôle, juste au-dessus de « L’Abri du Marin ».

Mais le ballet croisé se poursuit : à 14h45, 4200 participants ont déjà pointé. Et il en arrive d’autres –quand 4000 sont déjà repartis ! Oh ? pas tous hélas… Une Japonaise, incapable de marcher, a dû être portée jusqu’au dortoir : elle rentrera à Paris en train…

A Carhaix, un homme, sur une chaise, effondré, le pied gauche à l’air, m’explique en serrant les dents qu’une tendinite lui interdit d’aller au-delà et qu’il ne sait même pas comment il va rentrer à Bordeaux. Pas très loin de lui, quatre gaillards sexagénaires déjeunent d’un bon coup de fourchette et se disent prêts à reprendre la route avec la vigueur qui convient. Ils évoquent aussi le terrible brouillard breton qui les a empêchés, de nuit de surcroît, de mener le train qu’ils espéraient. Et puis, me dit un Anglais : « Aoh, ça a pleuré toute la nuit… »

Ah, ce brouillard ! Un couple qui fait la randonnée en tandem me dit, entre deux bouchées, sa déception. Ils sont arrivés à Brest de nuit et dans le brouillard. Du coup, ils n’ont rien vu… Mais ce fichu brouillard les a aussi empêchés de rouler comme un tandem doit le faire, encore plus qu’un simple vélo : en prenant force élan dans les descentes – mais comment s’y prendre quand on n’y voit pas à cinq mètres ? Pourtant, le cœur léger et uni, ils m’annoncent fièrement qu’ils m’attendront à mon retour… moi qui suis la randonnée en voiture !

Il y a aussi des abandons dont on dirait que le destin a pris un plaisir malin (du Mal) à les organiser. Ainsi de cet homme, grand et musclé, qui reconnaît s’être trompé de parcours à cause d’un fléchage défaillant (ou qu’il n’a pas su voir) : « 160 bornes pour rien ! Je n’ai plus la force de les refaire… » Et pour cacher qu’il va pleurer, il détourne la tête en ricanant.

A ce moment, passe un vélo caréné comme une voiture de course, très bas, dont le propriétaire (on ne voit pas son corps) nous lance un signe de bras amical en réponse à nos applaudissements.

Oui, c’est tout cela le Paris-Brest-Paris : tristesse et enthousiasme. Chagrin et espérance. Ecce Homo : c’est l’Homme…

 

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