Chronique #3 - Mardi 23 août

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QUAND TAIWAN DANSE BRETON

Dans le Paris-Brest-Paris, chaque jour offre un visage nouveau -chaque étape, chaque instant, même ! Après la route des larmes sous un soleil de plomb, c’est un défilé de sourires sous la pluie. A nouveau les dents se desserrent, les lèvres s’ouvrent  -et parfois sourient ou remercient lorsqu’un spectateur, ou un groupe de spectateurs, sur le bord de la route, applaudit, encourage.

Car les spectateurs font aussi partie de la randonnée.  Seuls  ou en famille, en couples ou en grappes, debout ou assis sur des pliants, des chaises tout juste sorties de la salle à manger ou de la cuisine, appuyés sur la rambarde du balcon, agglutinés au portail du lieu de contrôle, ils sont là, chaleureux et admiratifs, sages comme les cyclistes sont sérieux, déterminés autant qu’eux, bref ils sont le double immobile des randonneurs et font eux aussi partie du spectacle : mieux, ils participent à l’effort ! On se prend à rêver d’une humanité qui ressemblerait  à tous ces gens –à pieds ou à vélo- et d’un monde à leur ressemblance. A cet égard, les lieux d’étape sont exemplaires.


Et donc vient un moment où des langues se remettent à parler, malgré une fatigue que le corps et le visage trahissent. Cela ne va pas sans une très forte émotion, comme si un muet retrouvait  miraculeusement la parole. Ainsi ce Québécois qui nous raconte comment un des ses amis canadiens n’a pas pu prendre le départ à cause d’une trop longue exposition au soleil : et pourtant c’est un randonneur chevronné, qui franchissait des « murs » comme on dit là-bas et sous une température atteignant les 40°…Il ne sait pas ce qu’est devenu son copain sinon qu’il a été pris en charge par les secours : il aura donc pris l’avion pour rien –mais moi, poursuit l’homme, même si devais arrêter maintenant (nous sommes à Tinténiac), je ne regretterais pas le voyage, ça non, tellement c’est formidable !
Silence ému. Puis il ajoute qu’il a été quasiment déshydraté et que ce n’est qu’en arrivant au deuxième contrôle, à Villaines-la-Juhel (220 km parcourus…), que ses lèvres ont retrouvé leur forme normale : entre temps il aura dû ingurgiter 11 ou 12 litres de liquides (eau et jus de fruits). Dans la chapelle du lycée, transformée en infirmerie, les hommes de la Protection Civile confirment : déshydration, crampes, maux d’estomac, douleurs , et toute une bobologie due à de multiples chutes, oh sans gravité : « c’est le vernis qui s’en va, c’est tout ! ». Par vernis entendez la peau…

Des hommes dorment près de leur vélo, partout, n’importe où, devant n’importe qui et dans les positons les plus diverses : l’un semble être directement tombé de sa monture et celle-ci se repose à moitié sur lui. Les dortoirs, soigneusement organisés, sont quasiment vides : on ne s’y repose qu’une demi-heure, une heure, une heure-et-demie au maximum ; plus, et il est alors impossible de repartir : les muscles, tétanisés, ne pourraient supporter de nouveau l’effort.
Un va-et-vient incessant entre ceux qui arrivent et ceux qui repartent déjà (il y a de moins en moins de randonneurs groupés) bourdonne comme à l’entrée d’une ruche. Mais le miel, ici, c’est de l’Humain. Pas de compétition effrénée, pas de fric (sauf les petits marchands d’accessoires, de boissons  et de nourriture), rien qu’un exploit à accomplir, un bâton de maréchal pacifique à obtenir, tout pour la beauté du geste.

Deux femmes souriantes et seulement t maquillées de joie, m’expliquent qu’elles sont parties la veille à 20h et qu’elles n’ont donc pas eu à subir ce terrible « coup de chaud » qui guillotine les plus vaillants. J’entends derrière moi un bonhomme qui murmure : « Bah, si l’une d’elles m’invite à la suivre, je n’irai pas dormir dans la baignoire »…Mais les deux jolies femmes enfourchent déjà leur monture et, tandis que la sono fait résonner une danse bretonne, descendent en souriant la côte qu’à l’aller elles venaient de monter. Puis elles se fondent dans le paysage d’un bourg rural plein de chaleur malgré la pluie.

La sono, ah l’indispensable et terrible sono ! Ces accordéons, ces binious, ce doit être encore du disque ? Mais non, mais  non  c’est un vrai orchestre avec de vrais danseurs bretons et qui attirent un essaim de spectateurs enthousiastes. Je m’approche. Et là, que vois-je ? Un randonneur asiatique, sacrément musclé, qui danse avec une bretonne en costume. Mais ses galoches à lui, ce sont ses chaussures de cycliste, sa coiffe, un casque aérodynamique ; son pantalon, un short serré jusqu’aux genoux et autant bariolé que la robe de la femme est noire. Il a parcouru plusieurs centaines de km sans dormir, et il danse, et il danse, tentant d’apprendre le pas d’une gavotte ou de quelque autre passe-pied breton. Pas facile…On le fait monter sur le podium : il est heureux comme un enfant de Noël, maladroit de tendresse et de vouloir déterminé. Tout autour, on le soutient, on l’encourage, on l’applaudit. Une danseuse en noir finit même par le faire valser ! Et en cadence, s’il vous plaît !
Un triomphe ! Personne cependant n’a osé lui demander sa nationalité, et toutes les hypothèses circulent : les Asiatiques sont cette année si nombreux  on a même vu des Chinois tenter de discuter avec des Japonais) et on les connaît si peu que personne n’ose poser un drapeau sur le front de cet homme en sueur et qui sourit comme un soleil d’aurore. Mais bientôt, le mot passe de lèvres en oreilles : Taïwan,Taïwan!
« L’homme aux pédales de vent » en oublie qu’il doit passer au contrôle. Je le lui rappelle : d’un coup il retombe sur terre, et fonce vers la table des contrôleurs sous les applaudissements du public. Tandis qu’arrivent et repartent des centaines de randonneurs dont les mâchoires se serrent à nouveau.

Roland Nadaus, cyclo-poète






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