Chronique #1 - Dimanche 21 août

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« Folie ! Folie ! Des dingues ! Les fous ! » Ce sont les mots qui reviennent le plus souvent lorsque je parle du Paris -Brest -Paris. Mais ils sonnent avec une admiration dans la voix, un étonnement dans les yeux, une chaleur fraternelle dans le visage de ceux qui les prononcent… Et je sens même, parfois, une bouffée d'envie presque jalouse devant l'exploit : car il s'agit bien d'un exploit.

Et quand je précise qu'il s'agit d'une randonnée – et non d'une course cycliste (comme elle le fut pourtant autrefois)– les yeux de l'interlocuteur s'écarquillent jusqu'à ressembler à la Voie Lactée tant ils pétillent d'incrédulité. Enfin, lorsque je réponds à l'inévitable question :

 - Mais qu'est-ce qu’ils gagnent ?

 - L'estime des autres randonneurs… Celle de leurs amis… Et cette fierté intérieure qu'on appelle l'estime de soi…


Alors les yeux de l'interlocuteur ou de l'interrogatrice cette fois se ferment sur l'abîme noir de l'incompréhension et le lumineux abysse de la fascination. Le vis-à-vis se tait – mais on sent bien qu'il pense ! Il (ou elle) se met en apnée – mais on entend son cœur battre, et très fort… Sessourcils se froncent, ces cils tremblent, ses paupières frémissent, il n'y a pas jusqu'aux ailes de son nez qui ne soient prises d'un mouvement brownien exprimant à la fois l'angoisse et l'admiration, l'incompréhension autant que la sympathie.


Enfin la personne rouvre les yeux et se remet à respirer normalement. Tout ce qu'elle bafouille ensuite signifie : « Moi je n'en serais pas capable »… Ou plutôt : « Je n'en suis pas capable». Au présent.

Mais sur le site du départ, au Gymnase des Droits de l'Homme et dans les alentours, c'est un contraste saisissant. De sérénité –active.

Et d'abord, cette impression d'une tour de Babel composée de cyclistes, Tour dont les briques sont des roues: ça parle tellement de langues – et dont beaucoup n'ont jamais sonné à nos oreilles européennes–, ça parle l'anglais avec tellement d'accents différents, ça parle des langues orientales,africaines, asiatiques, ça parle, ça parle, et l'incroyable c’est qu'ils semblent tous se comprendre tous ! Du coup, l'accent breton et l'accent catalan jouent des castagnettes linguistiques tandis qu'un biniou, à la sono, se révèle être une cornemuse… Mais question pignon et dérailleur, pas de problème de langue : juste des questions techniques. De surcroît on s’extasie humblement devant plus roué que soi. Roué ou poétique : trois roues pour deux parfois sur un étrange tricycle en tandem...

Et défilent les vélos, tous plus étonnants les uns que les autres : il y a même des vedettes qui trustent toutes les lentilles photographiques et médiatiques tant leur équipage semble aussi étrange que saugrenu, inventif autant que jouissif, ingénieux autant que bien risqué pour une randonnée de 1228 km ! Le concours Lépine a donné rendez-vous au Paris Brest Paris. L’ingéniosité le dispute à la ferveur.

Mais c’est surtout l’Humain qui est au rendez-vous.

L’homme est premier, quel que soit le vélo.

(Quand je dis Homme, je dis Femme, je ne confonds pas genre et sexe, d’ailleurs ici c’est clair comme clair de lune : il y a tant de langues qui disent masculin ce que nous nommons féminin, et vice-versa : quoi ? Un vélo, mais une bicyclette ?)

Pas d’histoire médiocre de ce genre ici.-Même si la superbe équipe des Philippines est très très très dirigée par des Philippins…

Et s'entassent les camping-cars, étonnamment respectueux des espaces verts, et les automobiles (bien diverses elles aussi !) De l'assistance et des amis. Toute la Ville Nouvelle de St-Quentin-en-Yvelines vibre au dérailleur du Dieu Vélo ! Un dieu de paix. Mais qui n’ignore pas cependant l’émulation : rien à voir avec la compétition !

Car ce qui frappe, sur le site, c'est en effet d'abord la sérénité des Randonneurs, le professionnalisme des Amateurs, oui, oui, de tous ces bénévoles sans lesquels rien ne serait possible. Et je pense à ceux et celles que je vais rencontrer sur la route : oui, je pense très fort à eux et elles qui, à d'impossibles heures du matin ou de la nuit, vont accueillir nos Randonneurs– qu'ils arrivent jusqu'au bout et en reviennent, ou que la loi inconnue de la martingale cyclo-touristique tue leur ardeur alors qu'ils étaient en passe même de réussir …

Ici, d'un seul coup, l'humain redevient essentiel. C’est ça, Paris-Brest-Paris. Il y a bien sûr d’autres aventures, mais celle-ci les résume (sans dire la singularité de chacune, évidemment ) : des Humains pédalent pour l’Humanité (ceux qui vont rigoler de cette phrase, je les laisse à leur médiocrité de gauloiserie lamentable).

Pas de cyclone médiatique ni de grosse tirelire. Ni de pousse-culotte avec ou sans seringue. Des milliers de cyclistes, de cyclotouristes, du monde entier venus, se reconnaissent dans la fraternité de l'effort, de la dignité, de l'estime de soi. Et cela, sans orgueil. Juste une pointe de nationalité – fût-elle parfois régionale. Ou alors un orgueil bien placé : celui de l’effort sur soi-même.

Ce calme serein contraste tellement avec ce que nous en disons, ce que nous en percevons – qu'il appelle à l'humilité vraie: celle de la dignité de l'Humain.

D’ailleurs, au stand japonais, on faisait la queue pour donner de l’argent. A côté, l’Institut Curie recevait lui aussi des dons. Des dons de personnes qui avaient déjà payé pour s’inscrire au Paris-Brest-Paris !

Je n’ai pas eu le temps de demander, tant il y avait de milliers de personnes, si au moins l’une d’entre elles payait encore l’impôt sur la fortune – ce fameux ISF dont les plus grands coureurs de Bourse se sont vus exonérés …

Ici il se passe quelque chose : et c’est vous.

J’espère que ça va continuer sur la route!

Je vous tiens au courant,

Roland Nadaus,cyclo-poète.

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